L’entreprise providence

Depuis plus de deux décennies, l’État-Providence, quasiment failli, prodigue ses généreuses prestations à crédit. Vivant largement au-dessus de ses moyens, il ne peut plus les financer, sinon par cette dette à la charge des générations futures qui enfle, enfle… Curieuse conception de la solidarité entre générations. À rebours. La belle mécanique d’assurance mutuelle entre les citoyens est plus que grippée, elle menace d’imploser. En effet, les trois piliers du modèle social français – indemnisation du chômage, assurance maladie, pensions de retraite – sont en déficit structurels – et le financement de ces dépenses non maîtrisées qui partent à la dérive ne survit qu’à coup d’emprunts et de structure de defaisance. Dix?milliards de dette pour les régimes de retraite en 2019, 26?milliards pour l’Unedic cette année et 16 pour l’assurance maladie. Plus grave, si l’on extrapole leurs évolutions respectives pour les années à venir, on s’aperçoit qu’elles ne seront non seulement plus financées mais plus finançables, bref insoutenables, sauf révision déchirante de leurs mécanismes fondamentaux. Pour une simple raison?: toutes ces prestations sont financées par le travail, plus particulièrement par les entreprises, dont on verra plus loin les singulières remises en cause qui devraient en rétrécir le périmètre. Sous perfusion massive, le modèle social français, qui se caractérise par un montant record – la dépense sociale publique représente le tiers du PIB – est donc en voie d’implosion. La France, comparée aux pays de l’OCDE, a connu depuis 1980 une progression de ses dépenses sociales bien plus importante que la moyenne de la zone. De 2009 à 2013, elles progressent en France de 2,9 points de PIB, alors qu’elles baissent de 5,8 points en Allemagne, pays où le vieillissement de la population est plus important. Comme le note Jean-Marc Daniel dans un brillant numéro de Sociétal 2015 consacré à l’État Providence?: “La France a sacrifié sa souveraineté à un modèle social insoutenable, en privilégiant les prélèvements sur les économies et le court terme sur le long terme. Le manque de transparence des gouvernements qui se sont succédé, cherchant davantage à se reproduire qu’à réduire les rentes, les privilèges et les régimes spéciaux, sera jugé sévèrement par l’Histoire”. Faute d’en avoir changé le paradigme par une transformation radicale et courageuse, puisqu’elle touche à des dogmes et des verrous idéologiques les plus cadenassés. Voilà pourquoi, années après années, le triste et modeste cortège des réformettes conjoncturelles a poussé ses timides propositions quasi indolores. Bricolage, rafistolage et ravaudage aboutissant parfois, pour de nobles objectifs d’économie, à des hérésies, comme la suppression des bourses au mérite. En 1996, Alain Juppé crée une structure à durée de vie limitée à 13 ans pour alléger et amortir près de 50?milliards de créance de la Sécurité sociale. La Caisse d’amortissement de la dette sociale aurait dû disparaître en 2010. Sa capacité d’endettement a été portée à 240?milliards avec un délai repoussé à 2025. De droite, puis de gauche, la politique est toujours la même, “autruchienne”?: plutôt se mettre la tête dans le sable que de voir avec lucidité la vérité en face, et surtout d’affronter de salvatrices remises en cause. Exemple parmi tant d’autres, la réforme des retraites de François Fillon de 2010 est calée sur des certitudes démographiques de temps long prévoyant précisément la détérioration du rapport retraités/actifs, et conduisant à repousser quasi mécaniquement le départ de la vie active à 65 ans. Il sera décidé de le fixer à 62 ans. Le scénario d’une réforme respecte d’ailleurs toujours le même rituel, si symptomatique de l’intelligence française. Le politique commande à un brillant esprit un rapport. Un non moins brillant diagnostic assorti de courageuses solutions est livré peu après. L’exorcisme a joué et le train-train peut continuer, les propositions seront sinon enterrées, du moins tellement édulcorées. Tout le monde sait bien qu’il faudrait fusionner les 38 régimes et caisses de retraites, porter l’âge de la retraite à 65 ans, faire réaliser certains actes médicaux aux infirmières, généraliser une logique assurantielle pour les petits risques médicaux, flécher de façon autrement plus efficace les 34?milliards dépensés par les entreprises en formation continue. Les gisements d’économies sont considérables, comme sans doute les réserves d’efficience et d’optimisation des organisations illustrées par les formules des “social impacts Bonds” confiant au privé, sur objectifs, des missions d’intérêt général. Les perspectives de chantiers pour optimiser et réduire les dépenses, comme la e-santé, ne manquent pas, mais c’est plutôt au niveau des ressources que la révolution s’impose. Pour s’adapter à celle, copernicienne, du travail, plus particulièrement de l’entreprise, puisqu’elle détient le quasi-monopole du financement de la protection sociale. Un fardeau qui en fait la championne européenne toute catégorie des charges sociales (51?% pour les patronales, 25?% pour les salariales). Or si les besoins de financement iront croissant pour des raisons ultra-connues – vieillissement de la population, chômage structurel croissant, etc. – l’assiette du travail, elle, a tendance à rétrécir. La durée de vie active raccourcit (durée des études, chômage massif, départ en retraite de plus en plus tôt), tandis que le temps de l’inactivité, selon la logique des vases communicants, s’allonge. La première rapporte des ressources, la seconde en coûte. Vu de Sirius, l’effet de ciseau est une évidence macroéconomique imparable. Surtout si l’on a le mauvais esprit d’y ajouter des considérations microéconomiques sur ces entreprises qui préfèrent les lointains horizons. Ces start-up préférant valoriser ailleurs leurs prometteurs talents ou, à l’autre bout de la chaîne, ces si fameux fleurons de l’économie, les 40 groupes du CAC qui n’ont plus de français que leur siège social, parfois leur patron?; car leurs clients, salariés et actionnaires sont désormais à dominante largement internationale. “Les grandes entreprises ont moins besoin de la France que la France n’a besoin d’elles. Si rien ne change vraiment, elles risquent d’ajuster peu à peu a` la baisse leur présence en France” prévient dans Societal 2015, Xavier Huillard, président du groupe Vinci. S’y ajoute non pas la disparition du salariat, mais du moins son effritement, avec l’émergence de multiples formes de travailleurs indépendants et autres free-lance. Selon France Stratégie, ils pourraient représenter le quart de l’emploi à court terme (un tiers aux États-Unis). Tandis que les nouveaux modèles d’organisation du type “entreprise-marguerite” – un noyau dur et restreint de compétences travaillant avec de multiples réseaux de fournisseurs, consultants, sous-traitant et experts, des implantations mondialisées et volatiles au gré des conditions économiques – mettent en échec les schémas classiques de vache à lait contributive. Et ce ne sont pas les taux de marge en berne qui vont améliorer la situation, tandis que les besoins de solidarité vont sérieusement enfler pour financer les adaptations à cette mutation. Comme le souligne Francis Lorentz, expert en nouvelles technologies?: “L’accélération des transformations technologiques et économiques est créatrice d’instabilité. Les individus aussi bien que les entreprises voient leurs compétences, leurs rôles et leurs positions constamment remis en cause. Cette exigence d’adaptation permanente ne peut qu’alimenter les attentes en matière de solidarité. Or les mécanismes de financement de cette solidarité, fondée sur l’organisation traditionnelle du travail et son coût, apparaissent de moins en moins pertinents.” Cette mécanique à bout de souffle doit donc être remplacée. Théoriquement, on pourrait imaginer que ceux qui bénéficient de la garantie d’un emploi à vie témoignent de leur solidarité avec ceux qui en sont loin, en cotisant à l’indemnisation du chômage. Dans la pratique, leur niveau de revenu dissuade de l’envisager. Les traitements du million d’enseignants ne sont pas à la hauteur pour supporter cet effort. Mais du côté des retraités, l’alignement des retraites en fait réfléchir plus d’un. Pour financer l’intérêt général, l’entreprise providence toute seule bute en effet sur une limite?: auparavant, elle doit créer de la richesse. Bref, le fardeau des solidarités est devenu bien trop pesant pour elle. Il est sans doute possible de l’alléger en séparant beaucoup mieux ce qui relève d’un socle de solidarités essentielles dans le domaine de la retraite, de la maladie voire de l’indemnisation du chômage, d’un domaine volontariste autant qu’assurantiel. La prise en charge des premières sur une assiette beaucoup plus large que le travail – les revenus et la consommation – relève autant de la justice sociale que de la logique économique.

La mécanique journalistique

Au printemps 2002, je présentais le journal de la mi-journée sur France Inter, qui durait alors une heure?; on l’appelait “le 13-14”. La France s’apprêtait à voter pour le premier tour de l’élection présidentielle. Quatre semaines avant le scrutin, un homme, Richard Durn, fait feu sur des élus en plein conseil municipal à Nanterre. Dans le journal, ce 26?mars, je fais comme tout le monde?: j’en fais des tonnes. L’affaire semble, il est vrai, saisissante. En réalité, Richard Durn, on l’apprendra rapidement, n’est rien d’autre qu’un déséquilibré qui a basculé dans la violence avant de se suicider. Rien de bien édifiant ou révélateur dans cette histoire, et pourtant nous l’érigeons alors en fait de société. “Rien de bien édifiant ou révélateur dans cette histoire, et pourtant nous l’érigeons alors en fait de société” Trois jours avant le scrutin, le 18?avril, un retraité apparemment sans histoires, Paul Voise, est agressé par deux hommes qui le rouent de coups et lui tuméfient le visage. L’affaire fait la Une de tous les journaux. Y compris de l’édition dont j’ai la charge, le 13-14. Narration du fait divers, témoignage de la victime, policiers invités à s’exprimer sur la sécurité, débat politique, comparatif avec les pays voisins, etc. Là encore, nous en faisons des tonnes. Pourtant, il s’agit d’une agression somme toute banale et sans envergure. Et deux ans plus tard, l’enquête s’achèvera par un non-lieu, à l’issue d’expertises mettant sérieusement en doute la véracité du récit de la victime. Le 21?avril 2002, Jean-Marie Le Pen se qualifie pour le second tour de la présidentielle. Le premier grand cap de l’ascension du Front national, le début de la fin du tabou. J’ai longtemps tourné dans ma tête ce que nous avons collectivement fait dans les médias, moi y compris, pendant ces mois de mars et d’avril 2002. Nous avons tous entretenu le sentiment collectif de l’insécurité, sur la base de faits divers non représentatifs. Notre responsabilité, la mienne y compris, est évidente dans le succès de Jean-Marie Le Pen. Cela m’a valu plusieurs nuits sans sommeil. Mais curieusement, cela n’a guère troublé la majorité des journalistes. Cette incapacité à l’autocritique m’a saisi. Les journalistes aiment poser les questions, beaucoup moins se remettre en question. À quelques exceptions près, la presse a semblé incapable de s’interroger sur sa responsabilité, peu désireuse d’essayer de comprendre par quel mécanisme, par quel engrenage nous avions fini par ne plus parler, tous ensemble, que de l’insécurité présumée. C’est cela aussi pour moi le 21?avril 2002?: une cicatrice professionnelle, un tournant même. Pendant les semaines qui ont suivi, je me suis dit que je ne pourrai plus pratiquer mon métier comme avant. Notre responsabilité est trop grande?; on ne peut pas juste informer sans réfléchir. Informer sans jamais s’arrêter, pris dans la course à la vitesse qui détruit notre métier. Informer sans jamais s’interroger sur notre tendance collective à tous faire la même chose dans un élan irrationnel de mimétisme, comme si l’on cherchait une justification à nos choix dans les choix du voisin. L’été qui a suivi, je suis parti à Londres comme correspondant pour Radio France. Il n’y a pas de hasard. Quatre années à Londres, pour une prise de distance salutaire, la découverte d’une autre façon de travailler. Le temps aussi de réaliser à quel point la France s’est progressivement, depuis vingt ans, refermée sur elle-même. Paradoxalement, j’ai fini, à mon retour d’expatriation, par me retrouver directeur de rédaction à France Culture, puis aujourd’hui à France Inter. Paradoxe, car comment parvenir à être à la fois acteur et spectateur de son métier?? Comment traiter l’actualité, avec les exigences et les difficultés de l’immédiateté, et en même temps parvenir à conserver une distance critique suffisante pour ne pas reproduire les erreurs du printemps 2002?? Comment, dans une fonction de direction, se tenir suffisamment loin du pouvoir qui rend fou?? Comment éviter d’entrer dans un microcosme fait de dîners en ville dont la futilité vous fait perdre de vue l’essentiel?? Ma position est une bizarrerie. Je ne suis sans doute pas fait pour être directeur de rédaction, mais je le suis quand même. Alors j’essaie de me préserver en me livrant à ce petit exercice hebdomadaire de déconstruction des “mécaniques médiatiques”, chaque vendredi matin sur France Inter. C’est ma boussole professionnelle à moi. “Comment éviter d’entrer dans un microcosme fait de dîners en ville dont la futilité vous fait perdre de vue l’essentiel??” Je sais que certains de mes confrères y voient une fâcheuse tendance à donner des leçons de journalisme. Ce n’est pourtant pas le cas. Qui suis-je pour donner des leçons?? Non, il s’agit simplement d’une façon, pour moi, de me préserver. D’essayer de comprendre ce à quoi moi-même trop souvent je participe. Je suis bien placé pour mesurer combien “l’art d’informer” est difficile. Je me trompe régulièrement, comme tout le monde. Mais doit-on pour autant laisser le monopole de la critique à ceux qui n’exercent pas le métier?? Au fil des semaines, j’ai compris que ces chroniques du vendredi matin sur France Inter forment donc une esquisse de paysage journalistique, avec un certain nombre de phénomènes récurrents. Certains sont anciens, d’autres récents, tous expliquent pourquoi certains sujets font la Une alors que d’autres ne font pas une brève. Le premier, celui qui continue, treize ans après les événements de 2002 de me saisir le plus fréquemment, c’est le “tourne en rond” ou l’effet perroquet?: la tendance des principaux médias à tous parler de la même chose. Ce grégarisme journalistique, accentué par le diktat de la vitesse, se retrouve dans quasiment tous les sujets qui font la Une. La chaîne de causalité relève parfois du jeu de l’œuf et de la poule, même si la responsabilité des chaînes télévisées d’information continue ne cesse de croître.

La Chine s’éveille

En marge d’une réunion du comité central du PCC, le président chinois a récemment déclaré, devant les membres de la Fédération du commerce et de l’industrie, qu’il convenait de redéfinir les relations entre l’État et les entreprises, en visant deux objectifs?: proximité et propreté. La « propreté », c’est assez clair?: il s’agit d’une nouvelle offensive dans la lutte contre la corruption. Cette corruption, tous les entrepreneurs occidentaux qui ont développé une activité en Chine en ont fait l’expérience. Le pouvoir chinois ne la nie pas?; il la dénonce en condamnant les “relations douteuses et secrètes entre pouvoir et argent”. Dirigeants politiques et dirigeants d’entreprise se mettent à l’écart pour “arranger les choses officielles en privé”. Ce genre de relations perturbe évidemment la concurrence et finit donc par être nuisible aux entreprises. Elle est surtout contraire à l’intérêt public. Car si le corrompu fait bénéficier le corrupteur de son pouvoir, le corrupteur est en position d’exercer sur lui des pressions qui ne sont pas toujours conformes à la volonté de l’autorité publique. Dans cette perspective, depuis deux ans déjà, on interdit aux cadres du Parti communiste de participer à la gestion d’une entreprise privée. À ce titre, 63?000 cadres ont été mis à pied. Et le parquet suprême est appelé à sévir contre les “crimes de violation des droits et intérêts légitimes des entreprises non publiques”. Cela étant, personne ne peut aujourd’hui garantir l’efficacité de cette offensive contre la corruption. Du moins, mieux vaut-il qu’elle soit lancée. La « proximité », cela signifie, pour les cadres dirigeants publics, “des contacts et des échanges directs et sincères avec les entreprises privées, plus d’attention, plus de dialogue, plus de conseils avec l’économie de propriété non publique”. Ce que prônant, on a l’ambition de réformer de vieilles habitudes. Les entreprises privées ne peuvent qu’approuver. Il leur faudra sans doute du temps pour en percevoir les effets. Mais voici peut-être plus important pour les entreprises privées?: le bureau politique a tout aussi récemment proclamé que “renforcer la qualité et l’efficacité de la croissance formerait la priorité de la période allant de 2016 à 2020”. Le gouvernement devra “continuer d’appliquer des politiques budgétaires proactives, tout en intensifiant les réformes structurelles de l’offre pour propulser la croissance”. Dans cet effort pour soutenir la croissance, les entreprises privées devraient trouver plus de réconfort encore que dans la « proximité et la propreté ».